S’agissant de musique, certains patronymes portent bonheur : demandez donc à Vanessa Paradis, Julien Doré ou Andrew Bird… Dans cette famille d’artistes bien nommés, il faudra désormais compter sur Antoine Chance. Chance n’est pourtant ni un pseudonyme, ni le véritable nom du trentenaire : fils de l’illustre illustrateur belge, Antoine Geluck a simplement choisi, sur les conseils du producteur disparu Marc Moulin, de traduire son nom : en flamand, geluck signifie chance.

A la chance il faut ajouter de longues années de travail dans la carrière du musicien. Elevé dans la campagne belge, à quelques encablures de Bruxelles, le jeune homme baigne dans la culture dès son plus jeune âge : piano à six ans puis guitare électrique à l’adolescence pour reprendre les classiques de Nirvana, dont il photocopie les pochettes d’albums pour décorer les murs de sa chambre. « C’était formidablement moche » sourit aujourd’hui ce musicien dont le sens de l’humour égaye chacune des réponses.  A la maison, on écoute les Beatles, Simon & Garfunkel, Souchon, Renaud, Brassens, Bach, Mozart. .. L’art est omniprésent dans la famille- son père dessine, un de ses oncles est artiste contemporain, l’autre est dans le graphisme, son grand-père distribuait des films de Polanski… « J’ai l’impression que l’envie de faire de la musique a toujours été là.»

Le bac en poche, le jeune Antoine traverse la Manche pour développer sa passion. Il part étudier la musique à Chichester dans le Sussex anglais, rencontre des musiciens, joue dans des bars,

 

prend des cours d’harmonie et de solfège. Le panthéon pop d’Antoine est d’ailleurs, sinon strictement britannique, très anglo-saxon: il admire les deux premiers albums de Coldplay,  tous ceux de Vampire Weekend, la mélancolie de Bon Iver et Radiohead. Chez les Français, il place Alain Souchon sur le podium, juste devant Berger, Camille ou JP Nataf « J’accorde de l’importance aux mélodies. Je peux écouter certaines mélodies de Souchon avec le même plaisir que si c’était McCartney. »

De retour en Belgique, Antoine délaisse un temps la musique. « Ma façon de m’opposer à mon héritage familial ça a été de ne plus envisager la culture comme une priorité et de me lancer dans le commerce ! J’ai voulu monter un bar. Mais la musique me manquait trop. » Le jeune homme intègre alors le Jazz Studio d’Anvers, école de musique par laquelle sont passés certains membres de dEUS et Puggy. « Je me suis aperçu que je ne savais rien ou à peu près. C’était parfois difficile, mais j’ai énormément appris. » Riche de ces expériences, Antoine monte Coco Royal: accompagné d’amis musiciens, il foule les scènes de France et de Belgique. « J’avais sans doute besoin de ça pour cacher la filiation. Il m’a fallu du temps pour arriver à un disque solo. »

Cet album solo, Antoine en a composé les musiques dans sa maison d’enfance- si la famille a déménagé, elle a gardé la maison, où Antoine a niché son atelier. Ses musiques en poche, il a fait appel à une ribambelle d’auteurs doués : Jacques Duvall, parolier au CV impressionnant (Lio, Chamfort, Dani, Daho), le collaborateur de Bashung, M et Vanessa Paradis Marcel Kanche ou encore Jonathan d’Oultremont, Olivier Laage et le cinéaste Fred Perrot. A ce casting, il faut ajouter la participation du producteur magicien Renaud Létang (Feist, Katerine, Souchon…) et celles des musiciens Ludovic Bruni (Emilie Simon, Françoise Hardy…) et Vincent Taeger (Oxmo Puccino, Saul Williams…). Tout ce beau monde s’est retrouvé autour d’Antoine dans le mythique studio Ferber, où furent enregistrés les classiques de Gainsbourg et Nina Simone.

De ces sessions est né « Fou », un premier album qui prolonge l’entente cordiale entre l’Angleterre et la France, reliant Radiohead et Michel Polnareff, les Innocents et Travis, Daniel Darc et Chris Martin. On y entend, portés par des mélodies soignées et des orchestrations racées, des petits tubes en puissance (Bye Bye et Qui Sait aux accents bowie-esques), des ballades à la mélancolie douce (Raté d’un Rien), des arrangements en dentelle (Elle Danse), des romances langoureuses (Comme la Pierre, Les Hommes s’abîment). De Sur L’Asphalte à Fou, taillé pour percer le cœur des radios, Antoine Chance dévoile une poésie sobre et désarmante, celle d’un

 

« sentimental » qui craint pour « sa santé mentale ». Tel un Innocent ou un rejeton des meilleurs Alain (Chamfort, Souchon), il parvient à faire sonner le français aussi bien que la langue de Shakespeare ((Et) La Nuit à ses défauts, Comme la Pierre). Si l’ivresse est bel et bien là- textes simples et résolument pop, verbe concis et touchant- le musicien s’est aussi offert un flacon étincelant- on doit à Renaud Létang et son équipe une production des plus élégantes.

Sur scène, Antoine Chance a assuré les premières parties de JP Nataf et Puggy, artistes avec lesquels il partage un sens du songwriting aiguisé et une certaine façon de bousculer les frontières. « J’aimerais bien que mon album plaise aussi aux Anglais, qu’il n’ait pas l’étiquette de chanson française. J’ai l’impression de faire de la chanson tout court. » Tout court peut-être, mais pour longtemps alors.